Luttes ouvrières et acceptabilité sociale : un défi de longue date

Lorsque la première grève de l’histoire des usines de textile de Magog est déclenchée, en juillet 1900, personne ne parle encore de l’importance pour les travailleurs d’obtenir l’appui de la population. Et, évidemment, personne n’a alors entendu parler de la notion  » d’acceptabilité sociale « .

Plusieurs sont néanmoins conscients que la perte des salaires occasionnée par le conflit est susceptible de créer des tensions, par exemple avec les commerçants. On peut également supposer que la perspective d’un désordre généralisé, d’une envergure sans précédent à Magog à ce moment, inquiète les citoyens qui souhaitent un retour rapide à la vie normale.  

Aussi, dans les heures suivant l’interruption de travail, les grévistes cherchent à obtenir une caution morale. Signe des temps, ils se tournent vers un des hommes les plus influents de la communauté, le curé Charles-Édouard Milette de Saint-Patrice, à l’époque la seule paroisse de la ville. 

En l’absence d’un syndicat, les travailleurs souhaitent que celui-ci agisse comme intermédiaire auprès de la Dominion Cotton Mills. Milette recommande aux ouvriers de se réunir en comité et offre même son presbytère comme lieu de rencontre. Il n’endosse cependant pas une de leurs principales revendications, une augmentation salariale de 10 %. Son attitude tiède lui attire même certaines critiques. En fin de compte, le conflit de 1900 se termine quelques jours plus tard, après l’intervention du 53e régiment venu de Sherbrooke.       

Lors des grèves subséquentes, en 1906, 1908, 1909 et 1911, les Magogois sont représentés par un syndicat. Leur action est mieux structurée, mais, après un succès initial en 1906, elle se solde par trois échecs consécutifs. En 1909, le curé François-Xavier Brassard lit même en chaire un message de la compagnie proposant aux récalcitrants de retourner dans les usines en retour d’un redressement éventuel des salaires. Cette série noire laissera à la population, probablement aussi aux travailleurs, un souvenir plutôt négatif des  » unions « .

Le syndicalisme catholique

Le syndicalisme ne réapparaît dans le textile à Magog qu’au milieu des années 1930. Cette fois, il est mieux préparé. Après la tenue de Cercles d’étude, visant à diffuser la doctrine sociale de l’Église, une grande assemblée publique a lieu à l’église Saint-Patrice en décembre 1935. Le choix du lieu n’est pas fortuit : c’est à la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), fondée en 1921, que l’on demande aux travailleurs d’adhérer. Or, comme son nom l’indique, cette centrale a l’appui des institutions religieuses. 

Sur le plan local, les curés Émile Genest (Sainte-Marguerite-Marie) et Léon Bouhier (Saint-Patrice) assurent le mouvement ouvrier de leur appui. Lors d’une journée syndicale, en juin 1937, ce dernier déclare même :  » Vous n’aurez jamais de meilleurs amis que vos curés « . C’est un virage majeur. 

Cela dit, il y aura d’autres situations tendues par la suite. Les grèves de 1937, 1947, 1956 et 1959-1960 mettent à rude épreuve la sympathie des Magogois à l’endroit des syndicats. En novembre 1955, les curés lisent même dans leurs paroisses respectives une lettre demandant à leurs ouailles de bien peser les conséquences du vote de grève qu’ils s’apprêtent à prendre. En 1959, le curé de Sainte-Marguerite-Marie, Origène Vel, ne laisse toutefois planer aucune ambiguïté, se disant  » en grève avec eux « .

L’Église perdra graduellement de son ascendant sur le mouvement syndical. En 1960, la CTCC devient la Confédération des syndicats nationaux, confirmant la transition vers la laïcité. À Magog, un nouveau local est construit en 1961 sur la rue Saint-David. Une autre grève majeure est déclenchée à l’été 1966. Mais par la suite, le climat dans les usines s’apaise. 

Après avoir adhéré à la Centrale des syndicats démocratiques, le syndicat reprendra son autonomie au cours des années 1980, conservant même le qualificatif  » catholique  » dans son nom. Les fondements sur lesquels la CTCC a été créée n’ont néanmoins plus rien à voir avec la façon dont ce syndicat opère jusqu’à la fermeture des usines, au XXIe siècle. 

Malgré cela, dans une perspective historique, l’héritage du syndicalisme catholique demeure énorme à Magog. À un moment charnière de son évolution, au cours des années 1930 et 1940, le mouvement ouvrier a profité de l’influence de l’Église pour gagner  » l’acceptabilité sociale  » qui lui a longtemps échappé dans notre ville.          

       

Serge Gaudreau, Maurice Langlois