TRIBUNE LIBRE: Cantons-de-l’Est ou Estrie?: Quand les faits heurtent les opinions

Michel A. Rathier
TRIBUNE LIBRE: Cantons-de-l’Est ou Estrie?: Quand les faits heurtent les opinions
Il est possible de nous envoyer une lettre d'opinion à l'adresse suivante: djacques@lerefletdulac.com

Dans notre grande région du Sud-Est québécois, un débat de fond prend une ampleur inestimée. Les citoyens vont-ils restaurer l’appellation noble d’origine francophone de «Cantons-de-l’Est» ou maintenir le toponyme actuel, plus froid et technocratique d’«Estrie» ?

Dans tous débats démocratiques, il est toujours triste de voir émerger des opinions de tout acabit que l’on cherche à faire passer pour des dogmes présumément historiques. Si on emprunte à l’Histoire, il faut le faire entièrement et non par picorage des seuls faits qui nous plaisent.

Ainsi, lorsque le Gouvernement du Québec a décidé en 1981 d’utiliser la terme «Estrie» pour dénommer dans le cadre d‘un réaménagement territorial de la région administrative 05, le nouveau nom de la région, celui-ci ne s’était pas engagé dans une consultation populaire de l’envergure de celle lancée par la Commission municipale que l’on doit féliciter. Il faut dire qu’à l’époque, la Commission de toponymie du Québec aurait tout de même « consulté ! » sur le changement d’appellation de notre région d’appartenance. Rappelons que notre région portait déjà le nom de «Cantons de l’Est» depuis 1858.

Ce tiraillement shakespearien tiendrait son origine depuis le moment où Monseigneur Maurice O’Bready, homme d’Église et enseignant, originaire de Wotton, et secrétaire général de la Société historique des Cantons de l’Est avait  créé et proposé en 1946, le toponyme «Esterie» en remplacement de l’appellation de Cantons de l’Est. Mais ce n’est que 35 ans plus tard, que ce toponyme devient «Estrie», suivant la décision du gouvernement de l’heure.

Rappelons que c’est l’avocat et romancier Antoine Gérin-Lajoie qui avait substitué «Cantons de l’Est» à la dénotation  « anglo-coloniale » de Eastern Townships[1]. La désignation française s’était même retrouvée dans son célèbre livre «Jean Rivard». Gérin-Lajoie fut inspiré dit-on, par l’utilisation du mot «canton» en Suisse qui servait à désigner des établissements humains localisés sur des portions de pays composant le corps helvétique, et ce déjà depuis 1291 !

Originaire de Yamachiche, cet intellectuel apologiste a stimulé par ses écrits et son influence, la montée du fait français au Québec et fut dédié sa vie durant à promouvoir l’émergence des francophones de tout le Québec.

L’origine étymologique du mot «canton» remonte à plus de 1000 ans et proviendrait du gaulois « cantos ». Le terme fut subséquemment repris par plusieurs langues latines. Aujourd’hui, cette désignation territoriale se retrouve utilisée par de nombreux pays dont la France, la Belgique, le Luxembourg, le Costa Rica et même la Chine. Il est ainsi erroné de prétendre que l’utilisation de l’appellation «Cantons-de-l’Est» rejoint la définition d’anglicisme ou qu’elle représente une traduction littérale qu’il faudrait maintenant évincer de notre paysage d’appartenance. Quelle lubie.

Des arguments parfois accusatoires, réducteurs et même hystériques

Certains protagonistes sont même à soulever aujourd’hui des arguments parfois accusatoires, réducteurs et même hystériques (retour en arrière, ignorance, lutte aux anglicismes, promotion de la division) pour justifier le maintien de la dénomination «Estrie». Lorsqu’ils attestent que le terme introduit par Monseigneur O’Bready est évocateur de notre histoire, nos amis font la preuve que leur histoire est un peu courte.

C’est le professeur émérite de l’Université de Sherbrooke, monsieur Jean-Pierre Kesterman, Ph. D., et coauteur de l’Histoire des Cantons-de-l’Est, qui évoque dans ses écrits, la richesse de 400 ans d’histoire de notre territoire et de sa particulière évolution migratoire. Rappelons que le peuple autochtone Wobanakis occupaient déjà ce grand espace depuis des siècles avant que tardivement, des premiers colons venus des États-Unis (Loyalistes) viennent s’installer dans ce coin du Québec.

Ces derniers furent progressivement suivis par des migrants britanniques, irlandais et écossais. Les Canadiens français sont apparus vers 1850 et en moins d’un siècle ces derniers ont renversé la dominance démographique anglophone et surtout non catholique de la région.

Ainsi depuis plus de 160 ans, les «Cantons-de-l’Est» ont toujours été emblématiques du triomphe unique de l’évolution d’une «mosaïque ethnoculturelle différente du melting pot américain ou du multiculturalisme canadien (Kesterman)». La région émerge aujourd’hui en tant que première destination de vie économique, culturelle, éducative et touristique au Québec.

 Cohérence historique et inclusive 

C’est ce que le maire de Saint-Camille, monsieur Philippe Pagé nous signifiait l’été dernier dans sa prise de position publique pour le maintien de l’appellation d’origine «Cantons-de-l’Est», au nom de cette « cohérence historique et inclusive » exposée dans les écrits de Kesterman. Voilà ce qui représentait un solide appel à une reprise identitaire honorable fondée sur des faits et non sur des propos frivoles.

La Commission municipale du Québec a l’opportunité de préserver notre dénomination et mettre fin à ce débat devenu perfide et insidieux. Si le gouvernement du Québec souhaite garder le « quasi suffixe » d’Estrie à ses dénominations alphabétiques, il peut très bien le faire. Si quelques citoyens ressentent de l’envoûtement devant la dénomination d’un CIUSSS de l’Estrie ou une quelconque Direction générale ou Direction administrative de l’Estrie cela ne peut générer que de l’indifférence. Mais on ne peut tout simplement pas effacer tous les fondements de notre appellation d’origine surtout pas par un néologisme réducteur, bureaucratique et sans racines profondes.

Ce n’est pas un signe de progrès que d’effacer le passé. Notre dénomination d’origine «Cantons-de-l’Est» n’est pas à pleurer comme le disait il y a quelques mois un maire traumatisé, mais elle est plutôt à célébrer.

[1] « Le mot anglais Township n’a pas d’équivalent en français…Je me servirai donc dans le cours de ce récit, du mot canton ». Jean Rivard, le défricheur p.36. Antoine Gérin-Lajoie. 1858.

Michel A. Rathier

Associé-fondateur, MAR&Co, société internationale d’expertise-conseil

Citoyen de la Municipalité du Canton d’Orford      

 

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Marthe Gaudette
Marthe Gaudette
3 mois

Tout a été dit (et bien dit) : merci monsieur Rathier.
Mon arrière-grand-père, arrivé dans le canton d’Orford en 1855, peut reposer en paix.
Marthe Gaudette

CLAUDE J GAGNON
CLAUDE J GAGNON
3 mois

Les Cantons-de-l’est par respect à notre histoire et nos ancêtres