Une femme témoigne d’une agression sexuelle au procès de Frank Stronach

TORONTO — Se réveillant dans une pièce faiblement éclairée, la femme a aperçu son propre visage et le dos d’une autre personne se reflétant dans un miroir au plafond et a compris qu’elle était en train d’être violée, a-t-elle déclaré jeudi devant un tribunal de Toronto, lors de l’ouverture du procès pour agression sexuelle du magnat canadien des pièces automobiles Frank Stronach.

«Je sentais quelqu’un me pénétrer et j’ai réalisé que c’était lui. J’étais complètement déboussolée», a-t-elle témoigné, relatant les événements d’une nuit qui remonte à plus de quarante ans.

«J’étais terrifiée, nue, et je ne savais pas comment j’étais arrivée là», a-t-elle ajouté. Elle avait croisé M. Stronach dans son restaurant torontois plus tôt dans la soirée, alors qu’elle fêtait son anniversaire avec des collègues, mais avait eu des trous de mémoire à plusieurs reprises, a-t-elle expliqué.

«À ce moment-là, j’ai compris que j’étais en train d’être violée.»

La femme, qui était au début de la vingtaine à l’époque, a affirmé qu’elle savait qu’elle n’avait pas consenti, car elle n’aurait jamais couché avec «un homme âgé, et encore moins un homme âgé et marié».

Aujourd’hui sexagénaire, cette femme est la première des sept personnes plaignantes à témoigner lors d’un procès qui a captivé l’attention internationale et connu plusieurs rebondissements avant même son ouverture. L’identité des personnes plaignantes est protégée par une ordonnance de non-publication.

M. Stronach, âgé de 93 ans, a plaidé non coupable à 12 chefs d’accusation liés à des faits qui se seraient déroulés entre la fin des années 1970 et les années 1990.

Les procureurs ont déclaré vouloir prouver hors de tout doute raisonnable que ces faits se sont produits, que les personnes plaignantes n’ont pas consenti à des relations sexuelles avec M. Stronach et que ce dernier le savait ou a fait semblant de l’ignorer.

La femme travaillait à l’hippodrome de Toronto au printemps et à l’été 1981, selon ses dires, lorsqu’elle a rencontré pour la première fois le milliardaire.

Ils se sont croisés «à quelques reprises» à l’hippodrome de Woodbine, discutant principalement de chevaux, a-t-elle témoigné, ajoutant qu’elle savait qu’il en possédait. Ils ont discuté à quelques reprises après qu’elle a quitté l’hippodrome pour travailler dans une ferme, toujours au sujet des chevaux, a-t-elle précisé.

Plus tard cet été-là, deux de ses nouveaux collègues lui ont proposé d’aller chez Rooney’s, le restaurant de M. Stronach, pour fêter son anniversaire, a-t-elle raconté.

Un jeudi soir, après le travail, elle a pris la voiture pour rejoindre les autres au restaurant, a-t-elle expliqué.

Le restaurant semblait vide lorsqu’elle s’est assise à table avec ses collègues, a-t-elle ajouté.

Presque aussitôt, M. Stronach est apparu avec une bouteille de champagne, «un peu comme pour dire: “surprise !”», a-t-elle indiqué.

Elle se souvient lui avoir dit qu’elle ne buvait pas, puis s’être «retrouvée sur la piste de danse» alors qu’il la tenait fermement et lui pressait les mains entre les jambes.

«J’ai senti ses doigts directement en moi et je me souviens que c’était douloureux», a-t-elle affirmé. «Je me souviens de ne pas avoir compris ce qui se passait», se sentant désorientée et incapable de contrôler son corps, a-t-elle ajouté.

Sa robe était relevée devant, sa culotte avait été déplacée et son collant était troué, a-t-elle déclaré.

Elle l’a repoussé et a essayé de dire non, mais un problème de gorge antérieur l’a fait articuler difficilement ses mots, a-t-elle expliqué.

M. Stronach l’a rapidement poussée dans une cabine, où il a continué à introduire ses doigts en elle et à la toucher, a-t-elle témoigné. Elle pouvait apercevoir des silhouettes à proximité, mais ne savait pas si elles se trouvaient également dans la cabine, a-t-elle précisé.

«Je savais que je ne pouvais pas marcher, mon corps ne répondait plus, mes jambes étaient paralysées, j’étais faible», a-t-elle dit.

Il agissait «comme si de rien n’était»

Son souvenir suivant est celui de s’être réveillée avec M. Stronach sur elle. Après ce qui lui a semblé être quelques minutes, la femme s’est levée et est allée aux toilettes, où elle a passé un certain temps à paniquer sur la cuvette, a-t-elle déclaré.

En jetant un coup d’œil en dehors de la salle de bain, elle aperçut ses vêtements en tas, puis se précipita dehors pour les récupérer et s’habiller dans la salle de bain.

Ils sont partis peu après, et un coup d’œil par la fenêtre lui a permis de constater qu’elle se trouvait au bord du port, a-t-elle déclaré.

M. Stronach agissait «comme si de rien n’était» tandis qu’il la raccompagnait à sa voiture, a-t-elle dit.

Elle n’a plus jamais parlé à ses collègues après cette soirée. Elle n’a pas non plus consulté de médecin ni porté plainte à l’époque.

«Je voulais juste que ça se termine», a-t-elle indiqué, ajoutant qu’elle ne pensait pas que quiconque la croirait.

Elle a contacté la police régionale de Halton en 2015 après qu’un incident avec son supérieur hiérarchique ait ravivé son anxiété, a-t-elle expliqué. Elle a également dit se sentir hypocrite de garder le silence sur sa propre expérience tout en défendant les droits des femmes et des victimes.

Elle a été orientée vers la police de Toronto, mais rien ne s’est passé avant 2024, date à laquelle la police de la région de Peel l’a contactée, a-t-elle précisé. M. Stronach a été mis en accusation quelques mois plus tard.

La défense remet en question les dates

L’avocate de M. Stronach a interrogé la plaignante jeudi sur ses souvenirs concernant les dates, les lieux et les détails de son récit, ainsi que sur sa préparation au procès, laissant entendre que son témoignage avait été «vicié».

L’avocate de la défense, Leora Shemesh, a souligné que la plaignante avait précédemment déclaré à la police et aux médias que l’incident s’était produit en 1980, deux jours avant son anniversaire, qui tombait un samedi.

Elle a suggéré que la plaignante avait modifié la date pour 1981 après avoir appris que M. Stronach n’était peut-être pas au Canada l’année précédente. Or, si l’incident s’était produit en 1981, l’anniversaire de la plaignante aurait eu lieu un dimanche, a fait remarquer Me Shemesh.

La femme a répondu qu’elle n’avait jamais été certaine de la date, mais qu’elle était sûre à 90 % que c’était en 1981 après avoir retrouvé une lettre de recommandation datant de cette année-là.

Elle a également reconnu, lors de son contre-interrogatoire, qu’elle ignorait si la piste de danse sur laquelle elle s’était trouvée était celle du Rooney’s.

Le procès, retardé de plus d’une semaine, doit reprendre vendredi avec la poursuite du contre-interrogatoire.