De l’agitation autour du débat sur Churchill Falls à Terre-Neuve-et-Labrador

SAINT-JEAN — Une agitation régnait lundi tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Assemblée législative de Terre-Neuve-et-Labrador alors que s’ouvrait un débat de quatre jours sur un accord provisoire visant à partager les ressources énergétiques du Labrador avec Hydro-Québec.

Keith Russell a déclaré devant l’Assemblée législative de Saint-Jean, à Terre-Neuve-et-Labrador, qu’il quittait le Parti progressiste-conservateur de la province et représenterait désormais sa circonscription de Lake Melville, au Labrador, en tant que député indépendant, sans toutefois préciser les raisons de son départ du parti au pouvoir.

«Ce n’est pas une décision que je prends à la légère, mais il y a des moments dans la vie publique où nous devons écouter notre conscience et faire passer les personnes que nous représentons avant tout», a-t-il déclaré devant l’Assemblée législative.

Le départ de M. Russell a surpris le premier ministre Tony Wakeham.

«M. Russell faisait partie de notre groupe parlementaire ce matin, a expliqué M. Wakeham aux journalistes. Mais M. Russell a fait son choix.»

Sa défection laisse le Parti progressiste-conservateur de la province avec la moitié des 40 sièges de l’Assemblée législative. Le parti conserve tout juste une majorité suffisante pour gouverner, puisque le président de l’Assemblée ne vote pas, sauf en cas d’égalité des voix.

Devant l’Édifice de la Confédération, plus d’une centaine de personnes opposées au projet d’accord énergétique ont entonné l’«Hymne à Terre-Neuve» — l’hymne officiel de la province — et ont applaudi la décision de M. Russell.

«Cet accord n’est absolument pas dans l’intérêt de Terre-Neuve-et-Labrador», selon William Wells, qui a dirigé Newfoundland and Labrador Hydro de 1996 à 2004. M. Wells a soutenu que cet accord-cadre de 50 ans accordait à Hydro-Québec la part du lion de l’électricité produite sur le fleuve Churchill au Labrador, sans grande contrepartie pour Terre-Neuve-et-Labrador.

«Ne pas avoir d’accord est mieux que cet accord», a affirmé M. Wells.

L’ancien gouvernement libéral de la province avait dévoilé un premier projet d’accord en 2024, mais M. Wakeham avait renvoyé les négociateurs à la table des négociations après avoir prêté serment en tant que premier ministre l’année dernière.

Il a dévoilé la dernière version de l’accord le mois dernier aux côtés du premier ministre Mark Carney, qui l’a présenté comme «le plus grand investissement dans les énergies propres de l’histoire de l’Amérique du Nord».

Les députés discutent actuellement du projet d’accord de plusieurs milliards de dollars visant à partager l’énergie hydroélectrique du Labrador avec Hydro-Québec.

S’il est finalisé, ce projet d’accord pourrait mettre fin à des années d’animosité entre les deux provinces et déboucher sur de nouveaux projets hydroélectriques et éoliens d’une valeur de plus de 50 milliards $ le long du fleuve Churchill.

Les services publics d’électricité des deux provinces détiennent en copropriété et exploitent la centrale hydroélectrique de Churchill Falls, d’une puissance de 5400 mégawatts, dans le cadre d’un contrat que Terre-Neuve-et-Labrador considère depuis longtemps comme déséquilibré en faveur d’Hydro-Québec.

Les progressistes-conservateurs ont ouvert la session parlementaire lundi pour quatre jours de débats, après être revenus sur leur promesse de soumettre tout accord final à un référendum. À l’extérieur, au moins un manifestant brandissait une pancarte sur laquelle on pouvait lire «Tony a menti», dénonçant la promesse non tenue de référendum.

Des Sullivan a qualifié de parodique l’accord proposé, car il accorde au Québec des décennies d’énergie à des tarifs inférieurs à la valeur du marché, tout comme le contrat de 1969. M. Sullivan est bien connu dans la province pour son blogue consacré à l’énergie, intitulé «Uncle Gnarly».

«Je ne pense pas que les habitants de Terre-Neuve-et-Labrador en aient bien conscience», a noté M. Sullivan.

Kaitlyn Duff a affirmé que le protocole d’accord cédait trop de contrôle sur le fleuve Churchill à Hydro-Québec.

«Cinquante ans, c’est trop long, a-t-elle déclaré. Nous agissons par désespoir, car Terre-Neuve est en déficit. Nous devrions agir pour notre avenir, et non par désespoir.»

Un accord nécessaire

À l’Assemblée législative, Lloyd Parrott, le ministre provincial de l’Énergie, a critiqué certains détracteurs du projet d’accord, en particulier ceux qui s’expriment en ligne.

«Le prix à payer pour votre rigidité, c’est que tout le monde reste pauvre», a affirmé M. Parrott.

M. Wakeham a déclaré aux journalistes qu’il était convaincu que son parti soutenait l’accord provisoire, malgré le départ soudain de M. Russell.

Les progressistes-conservateurs continuent de contrôler l’Assemblée législative, car le président — qui ne vote qu’en cas d’égalité des voix — est indépendant, ce qui signifie que le parti dispose toujours de 20 députés ayant le droit de vote.

Par ailleurs, le négociateur en chef Barry Perry a répondu aux appels lancés par certains détracteurs, qui demandaient d’attendre l’expiration du contrat de 1969, en 2041, avant de négocier avec Hydro-Québec.

Il a déclaré qu’Hydro-Québec devrait accepter de payer 18 cents par kilowattheure pour l’électricité produite à Churchill Falls en 2041 afin de compenser les pertes financières si Terre-Neuve-et-Labrador se retirait du projet d’accord actuel.

«Sans accord, Terre-Neuve-et-Labrador ne percevra aucun revenu au cours des 15 prochaines années», a-t-il soutenu.

Le projet d’accord propose la construction d’une nouvelle centrale électrique de 2700 mégawatts à Gull Island, sur le fleuve Churchill, et prévoit la réalisation d’études de faisabilité pour une deuxième centrale à Churchill Falls ainsi que pour un parc éolien de 2000 mégawatts dans la région du fleuve Churchill.

Cet accord réserverait environ 2750 mégawatts à Newfoundland and Labrador Hydro et 8515 mégawatts à Hydro-Québec. Ces chiffres pourraient augmenter si les partenaires décident de poursuivre l’extension de la centrale de Churchill Falls.

Selon les responsables, le rendement sur l’investissement attendu pour Terre-Neuve-et-Labrador sur la durée de cet accord de 50 ans est estimé à 49 milliards $.