Le 53e régiment marchait dans les rues de Magog il y a 125 ans (première partie)

L’impression d’une première pièce de coton au Canada par la Magog Textile & Print Co., à l’été 1884, constitue un moment charnière. Le passage graduel d’un village paisible à une ville industrielle marque une transition historique pour les Magogois. Cela dit, on ne saurait parler d’un long fleuve tranquille – ou d’une longue rivière! – pour décrire la période qui suit.

Instabilité dans la production, fermetures temporaires pour réparer la machinerie : on craint même un déménagement avant qu’une nouvelle entreprise, la Dominion Cotton Mills (DCM), n’intègre l’imprimerie et la filature de Magog dans ses rangs en 1890.

Comment les ouvriers vivent-ils cette entrée dans le monde industriel? Difficile à dire. Pour plusieurs, de quitter la vie rurale, aux perspectives de plus en plus incertaines, pour le boulot en manufacture, représente vraisemblablement un progrès. Cela dit, il y a aussi des irritants qui émergent. Le départ de travailleurs pour les États-Unis, par exemple, reflète la volonté de plusieurs d’entre eux d’aller chercher mieux ailleurs.

Un autre témoignage du mécontentement devient public en 1900. À ce moment, il n’y a jamais eu de syndicat ou de grève dans les usines de Magog. Tout change le 27 juillet alors que quelque 200 tisserands (weavers), employés à la filature, s’organisent pour la première fois afin d’exprimer un grief.

Selon la presse régionale du temps, le prétexte serait que la DCM a déplacé le jour de la paye, versée aux deux semaines, du vendredi au lundi suivant. Selon les porte-paroles ouvriers, ce changement aurait été accordé à la demande des commerçants locaux, outrés de voir la main-d’œuvre locale dépenser ses salaires chez les marchands itinérants présents dans la ville le samedi matin, plutôt que sur semaine dans leurs entreprises. Cette revendication est fréquemment évoquée comme le détonateur des troubles.

La colère gronde

Ce serait plutôt la goutte qui fait déborder le vase. Réunis en comité, les récalcitrants consultent le curé Charles-Édouard Milette au presbytère. Fait intéressant, il est maintenant moins question du jour de la paye, un problème plutôt anecdotique, et davantage des conditions dans les usines, une question de fond. On réclame par exemple la fin des amendes imposées aux employés pour le bris de matériel et une hausse salariale de 10 %. Cette demande serait justifiée par la nouvelle machinerie et le type de coton brut utilisé à la filature.

Ces revendications mettent en relief les recherches de l’historien Jacques Ferland qui s’est penché sur les grèves éclatant dans d’autres filatures du pays à ce moment. Il y observe un dénominateur commun : l’évolution récente vers des métiers à tisser plus performants, dont les proprios chercheraient à tirer le maximum en exigeant davantage du personnel. La thèse s’appliquerait à Magog où des métiers Northrop, de l’entreprise américaine Draper, sont en opération depuis peu. S’ajoute à cela le fait que la grogne vient de la filature, alors que les employés de l’imprimerie, où il n’y a pas de métiers, veulent rester au travail.  

Jeune témoin du temps, le futur gérant de la Dominion Textile, John Peters, avance pour sa part que l’attitude arrogante du grand patron Charles Ross Whitehead, qui s’est fait accompagner par un garde du corps à Magog, aurait ajouté de l’huile sur le feu. Selon La Presse, Whitehead, appuyé par la DCM, aurait remis la paye demandée par les contestataires de la filature en les informant que leurs services n’étaient plus requis.

La marmite bouille. Le 31 juillet au matin, 103 miliciens du 53e régiment, venus par train de Sherbrooke, arrivent à la gare de Magog, située à proximité du lac. Défilant en rang, ils empruntent le rue Principale et se rendent aux usines dont ils sécurisent le périmètre, notamment avec une mitrailleuse Long Tom.

C’est du jamais-vu pour les Magogois qui font connaissance avec une autre facette beaucoup moins enthousiasmante de la vie industrielle!

Par Serge Gaudreau, Maurice Langlois