Chronique historique: Le 53e régiment marchait dans les rues de Magog (dernière partie)

Dans les mœurs du temps, les propriétaires exercent un droit souverain sur leurs usines et la main-d’œuvre. Tout de même! L’arrivée de la milice le matin du 31 juillet, vers 5 heures 15, provoque un attroupement près de la barrière centrale, face à la rue St-David. À Magog, on ne parle que de ça. Véritable cadeau du ciel pour nous : quelqu’un prend des photos de l’événement, une rareté à l’époque. Ces bijoux sont conservés dans les archives de la Société d’histoire de Magog.

Une courte échauffourée éclate entre grévistes et travailleurs voulant reprendre l’ouvrage. Un coup de feu est même tiré lors de l’intervention d’un protestataire tentant de s’en prendre à un surintendant. Sa provenance n’est pas claire, mais des grévistes sont arrêtés. Pressé par la DCM de préserver la paix, le maire Édouard Guilbert lit l’acte d’émeute dans les deux langues. Des constables spéciaux locaux sont assermentés. Sous les ordres du lieutenant-colonel Edward Bruen Worthington, les miliciens contrôlent les usines et le barrage, permettant la reprise du travail.

Cette intervention fait beaucoup de bruit. Des quotidiens montréalais s’y intéressent, dont La Presse où l’on écrit le 3 août : ” Les yeux des ouvriers organisés du Canada sont tournés du côté de Magog où il se passe de fort étranges choses qui pourraient bien soulever une tempête dans le monde du travail. ” Est-ce exagéré? Le Sherbrooke Daily Record relate un des moments forts de la semaine qui aurait pu dégénérer. En effet, voulant empêcher la troupe d’amener par le train à Sherbrooke les grévistes arrêtés, une foule se masse à la gare le soir avec l’intention présumée de les libérer.

Est-ce qu’il y a, comme on l’écrit, 1500 personnes sur place? Sur une population de 4000 habitants, cela semble beaucoup. Considérant les enjeux, et la faible étendue géographique de la ville, le chiffre n’est toutefois pas irréaliste. La présence d’une cinquantaine de miliciens, de leurs fusils et de l’ordre de pointer leurs baïonnettes, aurait un effet dissuasif. En fin de compte, rien ne se passera.

Selon les comptes-rendus, plusieurs Magogois n’auraient pas apprécié l’attitude de la compagnie qui tenterait même de recruter de nouveaux employés dans d’autres régions. De son côté, Whitehead dénonce la présence d’agitateurs de l’extérieur.

Les membres du 53e régiment, eux, prennent les choses aisément. Logés au Battle’s House, ils auraient eu, selon le Stanstead Journal, un ” very pleasant outing ” qui se solderait, le 3 août, avec un bon bronzage. Une pétition de citoyens influents, se portant garants du calme à Magog, persuade Whitehead de remercier le 53e régiment. Il n’y a pas eu de violences comme à Valleyfield, en octobre, alors qu’une grève est suivie par l’intervention brutale de la milice. Cependant, un ressentiment subsiste.

Un souvenir amer

Plusieurs grévistes auraient quitté Magog en 1900, alors que ceux arrêtés font face à la justice. Le travail reprend dans les deux usines, mais les problèmes restent entiers. Aussi, en 1906, débute un cycle de grèves qui va perturber la ville comme jamais auparavant.

Cette fois un acteur de taille entre dans la mêlée. Conscients du rôle stratégique des usines magogoises, des syndicalistes montréalais s’y activent afin d’organiser les ouvriers. Après une grève réussie, en 1906, ceux-ci joignent la Fédération des ouvriers textiles du Canada. D’abord conciliante, la Dominion Textile, propriétaire du complexe depuis 1905, décide ensuite de casser l'” union “, pour reprendre l’anglicisme du temps.

Il faudra trois grèves avant d’y parvenir (1908, 1909, 1911), mais la victoire patronale sera totale. Non seulement le syndicalisme disparaîtra dans le textile à Magog pendant un quart de siècle, mais il laissera derrière lui une image négative. Combinées aux fermetures des usines à cause des sécheresses de 1903 et 1908, les grèves, et par la bande le mouvement ouvrier, resteront associés à la décennie 1900-1910, la plus difficile de la ville qui connaîtra une croissance négligeable après l’explosion démographique des années 1890.

Il faudra attendre les années 1930, et une offensive de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada, avant que le syndicalisme n’obtienne la faveur des travailleurs. Un nouveau chapitre, qui couvrira presque 75 ans, va s’ouvrir. 

Par Serge Gaudreau et Maurice Langlois