Chronique historique: dans le secret de l’Ordre de Jacques-Cartier à Magog
Le sentiment nationaliste s’exprime de différentes façons chez les Canadiens français au début du XXe siècle. On l’observe par exemple dans l’opposition aux lois linguistiques discriminatoires contre l’enseignement du français en Ontario, ou lors de la crise de la conscription qui éclate pendant la Grande Guerre 1914-1918.
L’impression qu’ils ne sont pas traités équitablement inspire même une initiative originale au cours des années 1920. Un groupe de francophones réunis à Vanier, aujourd’hui intégré à Ottawa, décide le 22 octobre 1926 de fonder l’Ordre de Jacques-Cartier (OJC). Cette organisation ayant pour priorité ” Pour Dieu et la Patrie ” fait rapidement tache d’huile, des dizaines de commanderies étant mises sur pied en Ontario et au Québec, tant dans les grandes villes que les régions. L’objectif : utiliser l’influence de leurs membres afin qu’ils favorisent l’avancement des causes chères aux Canadiens français, qu’il s’agisse de langue ou de religion, mais aussi d’économie ou de politique.
Le secret est une condition sine qua non du succès de l’OJC dont les activités se déroulent dans l’anonymat. D’entrée de jeu, le recrutement se fait avec discrétion, auprès de gens que l’on considère disposés à respecter à la fois les visées et le caractère occulte de l’organisation. Les réunions se font également loin des curieux, dans des salles closes, les participants s’étant engagés à ne pas dévoiler ce qui s’y passe.
Une fois sur place, le nouvel adhérent prend part à un rituel singulier comptant six degrés. Les yeux bandés, il se soumet à différentes épreuves, axées sur l’eau, le feu et l’air, avant d’être reçu officiellement. On veut ainsi mettre ses convictions à l’épreuve et lui faire prendre conscience de la solidarité qui sera nécessaire entre lui et ses ” frères “. Un drapeau, ainsi qu’un journal, L’Émerillon, soudent les membres de l’OJC qui se familiarisent aussi avec une poignée de main distincte leur permettant de se reconnaître.
Presque incontournable à l’époque, l’appui de l’Église est acquis à l’organisation. Lorsque la première réunion de l’OJC a lieu à Magog, le 4 novembre 1941, elle se tient au presbytère de la paroisse Sainte-Marguerite-Marie. Le curé Origène Vel assiste à des rencontres de la commanderie ” XC Desranleau “, du nom de Philippe Desranleau, alors évêque du diocèse de Sherbrooke. Un aumônier y est attitré et des personnalités de l’extérieur y donneront leurs encouragements, comme le curé Ira Bourassa et le chanoine Lionel Groulx, considéré comme une figure de proue de l’OJC. En mai 1946, cet historien prononce même une conférence sur Dollard-des-Ormeaux et la bataille du Long-Sault à la salle Saint-Patrice. Il est présenté à cette occasion par le curé Léon Bouhier et remercié par l’ex-député fédéral du Bloc populaire, Joseph-Armand Choquette.
La hiérarchie de la commanderie ” XC Desranleau ” est toutefois locale et laïc. Grâce aux archives obtenues par la Société d’histoire de Magog des mains d’un ancien membre influent de l’OJC, le regretté Jean-Claude D’Arcy, nous apprenons par exemple que le 2 septembre 1943 l’exécutif est composé du grand Commandeur, Roméo Thisdele, du 1er Grand chevalier, Charles Roy, et du 2e, Georges Parthenais. Le secrétaire est Raymond Thisdale et le trésorier F.X. Lacaille. Viennent ensuite le cérémoniaire Hormidas Turgeon, le 1er surveillant, Alphonse Lavallée, le 2e, Gérard Courtemanche, le 1er intendant, Théodore Désautels, le 2e, Louis Lemelin, ainsi que le garde intérieur, Wilfrid Laroche, et de l’extérieur, Hector Gauvin.
Autour d’eux, gravitent des dizaines de membres, dont il est cependant difficile de mesurer l’assiduité et l’implication, les archives étant incomplètes sur ce plan. Lors d’une assemblée tenue en janvier 1945, on compte la présence de 44 membres de la ” patente “, surnom donné à l’OJC. D’autres fois, pas plus d’une dizaine.
Comme nous le verrons dans un prochain article, ce ne sont pourtant pas les sujets d’intérêt qui manquent.
Par Serge Gaudreau et Maurice Langlois
