Quand les congés étaient une denrée rare

Au début du XXe siècle, on sent se dessiner une transition déjà amorcée depuis quelques années. Aux trois besoins fondamentaux, se nourrir, se loger, se vêtir, tend graduellement à s’en profiler un quatrième : se divertir.

Tous n’en profitent pas également. Sur la terre, dans les commerces ou les usines, les heures au boulot sont nombreuses et les occasions de se récréer comptées. Ce qui explique le caractère tout à fait spécial des journées où à peu près tout le monde remise ses outils ou ferme boutique. C’est le cas le dimanche.

Une communauté impliquée

Aujourd’hui, nous tenons pour acquis les congés payés survenant à différents moments de l’année. Mais à une époque somme toute pas si lointaine, ce plaisir n’existait pas. C’est-à-dire que jusque dans les années 1940, Magog se mettait sur pause pour certaines fêtes religieuses, patriotiques ou des événements spéciaux. Par exemple lors des funérailles du curé de Saint-Patrice Charles-Édouard Milette, en 1908, ou pour célébrer l’armistice de 1918.

Dans chaque cas, il y a toutefois une constante: pas de travail, pas de salaire. Le concept des congés payés n’apparaîtra à la Dominion Textile qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Au début du XXe siècle, le fait de recevoir une paie pour se reposer ou s’amuser aurait d’ailleurs semblé plutôt bizarre, même pour ceux qui en auraient profité. Pour les patrons, c’était carrément impensable.

Ce qui n’empêchait pas les gens de se rassembler avec le cœur à la fête. Celle-ci pouvait prendre diverses formes. Lors des célébrations de la Saint-Jean-Baptiste, en 1910 et 1911, la journée débute avec une messe chantée à l’église Saint-Patrice, seule paroisse de la ville, en présence du curé François-Xavier Brassard.

Puis, une procession se met en branle. On y retrouve drapeaux, cavalerie et pompiers, suivis des frères du Sacré-Cœur et de leurs élèves. Entre la fanfare Saint-Charles et celle de Memphrémagog, se succèdent des membres d’associations actives à Magog, soit l’Union Saint-Pierre, les Forestiers catholiques et l’Alliance nationale. Enfin, ferment la marche le char avec le petit Saint-Jean Baptiste, les représentants de la Société Saint-Jean Baptiste ainsi que le comité organisateur. L’un derrière l’autre, ils parcourent les rues Merry, St-Patrice, Principale, Saint-Luc et Saint-Patrice avant de revenir à l’église.

Le soir, on s’y réunit de nouveau, dans le soubassement, pour écouter de la musique et des discours.

Penser à autre chose

Tout cela fait plutôt sérieux pour une fête.

Aussi, l’après-midi, rendez-vous est fixé à la population au terrain de baseball, à l’est entre les usines de textile et la rivière Magog. On tient sur celle-ci des régates, avec ” yachts à gazoline ” et embarcations à rames. Puis, des jeux sont organisés, dont le souque à la corde, et une variété de courses. En vélo, dans un sac, à 3 jambes, sur 100 verges, à obstacles, aux patates, aux œufs : il y en a pour tous, tant les garçons que les filles de différents groupes d’âge. Le chef de police Arthur Gendron se distingue en remportant la ” course pour hommes gras “, une information qui, avec les autres résultats, trouve son chemin dans les pages du quotidien régional La Tribune.

Pour la majorité canadienne-française, soit plus de 70 % de la population en 1911, la Saint-Jean-Baptiste a une signification particulière. Le Dominion Day, célébré le 1er juillet, est une autre occasion de briser la routine estivale. Une fois le long règne de Victoria terminé (1937-1901), les couronnements de nouveaux souverains britanniques (1901, 1910, 1936, deux fois) constituent également des événements festifs soulignés dans notre ville, par exemple en arborant fièrement l’Union Jack. Même chose le 12 juin 1939 pour le passage en train de George VI, premier roi à visiter le Canada pendant son règne. N’oublions pas qu’à ce moment plusieurs de nos concitoyens sont nés au Royaume-Uni ou sont des enfants d’immigrants britanniques, renforçant leur sentiment d’appartenance à l’Empire.

La tradition changera par la suite. Lorsque Élisabeth II est couronnée, en 1953, c’est devant leur téléviseur, un nouveau venu dans les foyers québécois, que certains Magogois assisteront en direct au sacre.

Serge Gaudreau