Chronique historique: Vous souvenez-vous du Marché Lamontagne?
Le passage graduel à de plus grandes surfaces associées à des bannières marque le monde de l’alimentation dans la seconde moitié du XXe siècle. Il subsiste tout de même quelques épiceries familiales, dont certaines occupant un grand espace. C’est le cas du Marché Lamontagne situé à l’entrée ouest de Magog, au 859 Principale O., à l’intersection avec la rue Saint-Patrice.
En fait, le commerce existe déjà avant de porter ce nom. Propriété d’Anthime Martel, il est opéré par son beau-frère, Henri Lapointe. Josaphat-Olivier Lamontagne a les yeux sur lui. Après avoir pris de l’expérience comme boucher dans l’épicerie de Roméo Landreville, devant les usines de la Dominion Textile, ce natif de Coaticook, maintenant âgé de 39 ans, décide de se lancer en affaires en novembre 1951. Il faut avoir la foi : la facture de 34 000 $ constitue une somme importante à ce moment.
Le bâtiment qu’il acquiert est spacieux. La famille Lamontagne y emménage d’ailleurs au second étage. En plus de Josaphat, mieux connu comme ” Ti-gi “, et de sa femme Corona ” Couranne ” Carrière, qu’il a épousée à l’église Saint-Patrice le 22 octobre 1932, il y aussi les enfants Claire, Carmen, Jean, Guy, Yvon et Mario, ainsi que ” mémère ” Sara Mailhot, la mère de Josaphat. L’endroit est propice pour une belle vie de jeunesse, avec le lac Memphrémagog et le terrain de balle de la pointe Merry à quelques minutes.
Un emplacement profitable
Le Marché Lamontagne est bien situé. L’emplacement à l’entrée ouest de la ville est de nature à lui attirer la clientèle de ce quartier. La population en expansion autour du lac, tant les résidents temporaires que permanents ou les touristes, fréquente également le Marché Lamontagne. Le commerce profite grandement des livraisons que l’on fait, entre autres à la plage Southière, Austin ou Georgeville. On pousse parfois même une pointe du côté de St-Benoit-du-Lac.
Au cours de cette période d’expansion de l’automobile, le stationnement constitue un atout. L’approvisionnement en marchandise se fait d’ailleurs essentiellement par camions. Aussi, l’extension du chemin de fer, qui relie à cette époque la voie principale à la Coopérative agricole de la rue Milette, en passant derrière le marché, est de peu d’utilité. Sinon, se souvient Guy, pour un chargement de patates venues du Nouveau-Brunswick.
Au début, les clients doivent apporter leur ” commande ” au comptoir. Josaphat tire cependant des enseignements du succès des chaînes et munit rapidement son épicerie de paniers permettant aux gens de se servir librement dans les allées. Parmi les produits qui ont la cote, il y a la viande, provenant de Canada Packers, ainsi que les fruits et légumes, de Thompson et Alix de Sherbrooke. La vente de bière – Molson, O’Keefe, Dow, etc. – joue également un rôle important dans le succès de l’entreprise.

Ancienne publicité du marché Lamontagne. (Photo gracieuseté – famille Lamontagne)
Le Marché Lamontagne fait crédit
Autre atout non négligeable : contrairement aux chaînes, le Marché Lamontagne fait crédit. Cette initiative est appréciée des clients. C’est particulièrement vrai lors des grèves à la Dominion Textile, notamment celle qui paralyse les usines pendant près de 5 mois de septembre 1959 à février 1960.
Comme dans tous les commerces de ce genre, les Lamontagne bossent fort. Les portes sont ouvertes six jours par semaine de 7 heures à 18 heures, plus tard le vendredi, mais restent fermées le mercredi après-midi comme c’était la coutume dans le temps. Josaphat, un homme de petite stature, aime beaucoup le travail en public. Il profite aussi de l’aide de membres de la famille qui mettent la main à la pâte de différentes façons.
Avec le temps, il envisage même d’agrandir le bâtiment. Son décès le 15 mars 1965, alors qu’il n’a que 52 ans, met cependant fin à ce projet. La famille continuera d’exploiter le commerce pendant quelque temps. Il sera ensuite vendu à Antoine Sylvestre de Drummondville, le terrain demeurant la propriété du Canadien Pacifique.
Le Marché Lamontagne demeurera une épicerie pendant plusieurs années. Son visage changera cependant quelque peu au fil des ans – salon de coiffure, dépanneur, etc. – avant de passer sous le pic des démolisseurs en août 2018, métamorphosant le paysage de cette entrée fréquentée de la ville.
Serge Gaudreau et Maurice Langlois
