Chronique historique: dans le secret de l’Ordre de Jacques-Cartier à Magog (deuxième partie)

Ce n’est pas une coïncidence si l’Ordre de Jacques-Cartier (OJC) voit le jour à Magog en novembre 1941. À ce moment, la marmite commence à bouillir autour de la question de la participation des Canadiens à la guerre en Europe. La raison : en 1939, le premier ministre William Lyon Mackenzie King s’était engagé à ne pas faire la conscription pour le service outre-mer. Or, sous des pressions du Canada anglais, il demande en 1942 à ses concitoyens de le relever de sa promesse. Pour les Canadiens français, qui ont encore en mémoire la conscription de 1917, il faut faire barrage lors du plébiscite prévu pour le 27 avril.

L’OJC est aux premières loges pour livrer cette bataille. Dans Stanstead, comme dans l’ensemble de la province, les citoyens se prononcent massivement contre la demande de leur premier ministre. Chez les Canadiens français, la majorité est écrasante. On se réjouit d’ailleurs de ce résultat dans le compte rendu de l’assemblée du 21 mai à Magog, même si les autres provinces ont voté dans l’autre sens.

 À l’été 1943, l’OJC s’active également en faveur de Joseph-Armand Choquette, l’un des siens. Lors d’une partielle dans Stanstead, celui-ci est le candidat du Bloc populaire, une formation anticonscriptionniste dont la victoire fait les manchettes partout au Canada.

La commanderie XC Desranleau se joint à d’autres luttes sur le plan national. La francisation est une priorité, comme la lutte au communisme. L’OJC souhaite aussi un drapeau canadien original, de même que l’adoption du ” Ô Canada ” comme hymne national.

Sur le plan local, on exprime une foule de préoccupations. On s’inquiète par exemple des enfants qui manquent l’école. Des pressions sont exercées pour faire fermer les grills aux femmes et aux enfants. Le refus du travail le dimanche et l’achat chez nous sont aussi dans la mire de l’OJC. Ses membres déplorent l’état du dépotoir public – une ” disgrâce ” – , à l’entrée de la ville près de la route 1, et réclament un centre civique et une bibliothèque. Ils manifestent également une ferme opposition à la présence de témoins de Jéhovah, ainsi que d’un camp de nudistes à proximité dont les activités tranchent avec les valeurs morales prônées par l’ordre.

Pour faire avancer ses priorités, l’OJC compte sur l’influence de ses membres. La diffusion de ses mots d’ordre se fait par des campagnes de ” chuchotement ” propagées au sein de plusieurs organismes locaux. Parmi eux, on compte la Commission scolaire, la Société Saint-Jean-Baptiste, le syndicat des travailleurs du textile, la Chambre de commerce ou les clubs Richelieu. En 1946, on souhaite aussi ” noyauter ” la Ligue des propriétaires.

Comme nous l’avons vu, on ne néglige pas non plus le champ politique. À Magog, en décembre 1949, on mentionne explicitement l’importance d’avoir des candidats aux prochaines élections municipales. Les maires Ovila Bergeron et Gérard Laurendeau ont pris part à des assemblées de l’OJC, de même que les conseillers Armand Gagné, Ernest St-Jacques et bien d’autres. C’est le cas aussi du secrétaire trésorier Roger Boudreau.

Commerce, éducation, vie associative, professions libérales : l’ordre a de longs tentacules. Au sommet de sa hiérarchie, ou parmi ses membres, on retrouve des gens comme Gustave Richard, Louis-Philippe Gosselin, Jean Chalifoux, Léon C. Hamel, Robert Brien, Donat Martin, Étienne Gérin, Alphonse Blanchard, Rosaire Pomerleau, Joachim Bérubé, Lucien Lavigne, et quantité d’autres. Deux futurs employés de l’école La Ruche, Jean-Claude D’Arcy et Siméon ” Sam ” Bélanger, figurent aussi au sein de l’OJC.

Les archives incomplètes ne permettent cependant pas d’identifier avec précision ceux qui jouent un rôle décisif et ceux dont la participation est épisodique.

L’OJC vit un tournant avec les années 1960. D’une part, différentes publications dévoilent ses activités au grand jour. Ce qui était un secret l’est de moins en moins!

De plus, c’est vers le champ politique que tendent à se dérouler les enjeux de cette décennie. L’OJC compte en son sein des progressistes et des conservateurs. On y retrouve aussi des fédéralistes et des indépendantistes. Comment vit-on à Magog les débats de la Révolution tranquille? Les données consultées nous offrent peu d’indices.

Comme c’est le cas ailleurs en province, le caractère secret et la pertinence de la ” patente ” semblent de moins en moins répondre aux nouveaux défis de la société québécoise. Aussi, les derniers procès-verbaux sont publiés à Magog à l’hiver 1965, à peu près en même temps que l’OJC cesse officiellement ses activités.

Serge Gaudreau et Maurice Langlois