Le lac Memphrémagog occupé depuis 5 000 ans avant aujourd’hui

Publié le 13 janvier 2017

Île Ronde

©(Photo gracieuseté – Sotheby's International Realty Quebec)

Les futurs propriétaires de l’île Ronde sur le lac Memphrémagog seront intéressés de savoir que leur nouveau domaine fut visité plus de 3 800 ans avant aujourd’hui. Justement, le journal Reflet du Lac nous annonçait le 14 septembre dernier que cette île est à vendre.

Un percuteur de pierre

Comme  plusieurs lecteurs du journal le savent, Gérard Leduc s’intéresse depuis des années à l’antiquité de notre région, particulièrement aux vestiges archéologiques trouvés sur notre territoire. Or, il appert que lors de l’installation d’un fil d’alimentation électrique pour l’île Ronde, Monsieur Fred Korman a trouvé la pierre illustrée ici.

Il s’agit d’un percuteur de pierre à cannelure, à l’usage dans les anciennes galeries de mine. Selon l’archéologie, cet artefact pourrait être aussi vieux que 3 800 ans avant aujourd’hui.  L’artefact se trouvait près de la rive ouest de l’île, face à l’ancienne mine de plomb située au pied du mont Owl’s Head où il aurait pu être utilisé. Cette mine a donné son nom au hameau de Leadville, dans le canton de Potton.  À remarquer les traces d’ocre rouge sur une extrémité de la pierre.

Percuteur de pierre trouvé sur l’île Ronde sur le lac Memphrémagog. Elle mesure 17.3 cm et ressemble en tout point à ces percuteurs de pierre qui ont servi dans les mines de cuivre en Israël, en Espagne et en Angleterre.

©(Photo gracieuseté - Gérard Leduc)

Percuteur de pierre d’un site chalcolithique de mine de cuivre dans le parc national de la Vallée de Timna en Israël. L’âge se situe vers 3 800 avant aujourd’hui. Cette pierre mesure environ 19 cm de long et la cassure à une extrémité témoigne de son usage passé.

©(Photo gracieuseté)

L’oiseau de pierre de la Pointe Merry

On se souviendra qu’en 1908, à la Pointe Merry, située à la décharge du lac Memphrémagog, près du site actuel du restaurant McDonald, les ouvriers de la voirie de la ville de Magog entreprennent de raser un tumulus haut de 8 à 10 m afin d’en utiliser le sable et le gravier pour l’entretien des chemins.

Lors de ces travaux, à leur grand étonnement, ils découvrent au sommet, les vestiges de la sépulture de deux squelettes humains. Ceux-ci se trouvent dans un quadrilatère de 1.65 à 2 m de côté et de 15 cm de profondeur, le tout comblé d’ocre rouge de consistance graisseuse.  Monsieur Coiteux  récupère de la fosse une pierre en forme d’oiseau, ou aviforme, mais tout le reste est dilapidé durant la nuit. L’artefact illustré plus bas est remis au Musée du Séminaire de Sherbrooke en 1939 par son fils l’abbé Josaphat M. Coiteux.  Ce témoignage nous provient de l’archéologue Éric Graillon remis en mars 1995.  

L’ocre rouge est un oxyde de fer, d’une couleur de sang qui fut utilisé non seulement dans des rituels funéraires très anciens, mais aussi comme un pigment de peinture très recherché au 19e siècle, par exemple, pour la couleur sang-de-bœuf dont on peinturait les granges.  Il provenait soit de la Côte- Nord du Québec, mais il s’en trouvait aussi plus près des Cantons-de-l’Est, comme en fait foi un acte notarié de 1851 signé à Yamachiche pour l’exploitation d’ocre rouge sur une terre de Pointe-du-Lac, et qui sera exporté vers  la ville de New York.

On peut présumer que la grande quantité d’ocre rouge utilisée dans cette sépulture au lac Memphrémagog témoigne de l'importance des personnes inhumées.  Bien que tronquée par la disparition de presque tous ses éléments, cette découverte est particulièrement intéressante. Elle pourrait être associée aux Red Paint People, nom désigné aux sépultures semblables découvertes sur les côtes de l’État du Maine, et dans les Provinces Maritimes canadiennes, et dont l’âge se situe dans la fourchette de 5 000 à 3 000 ans avant aujourd’hui.  Des sépultures analogues fut découvertes en 1975 par les archéologues de parcs Canada sur le site national historique de Coteau-du-lac situé sur le fleuve Saint-Laurent, à l’ouest de Montréal. Un squelette  fut daté au radio carbone aux environs de 5 600 ans avant aujourd’hui.

L’artefact récupéré

Cette pierre en forme d’oiseau est une œuvre d’art remarquable, tant pour sa symétrie, son élégance, que pour son fin polissage.  Selon le géologue Jean-Alfred Renaud de Magog, la pierre utilisée est de la turbidite, une formation géologique de l’ordovicien (450 millions d’années) en Gaspésie, le long de la route 132, au-delà de la ville de Matane.

La longueur totale est de 17cm et la base mesure 2.14 cm de largeur. Il est toutefois intrigant de constater la présence de petits trous forés aux extrémités de la base ainsi qu’en dessous, tels qu’illustrés ci-après, ce qui demandait une technique assez sophistiquée. Leur diamètre est de 0.5 cm aux extrémités et de 0.7 cm en dessous.

Pierre aviforme découverte en 1908 à la Pointe Merry située à la décharge du lac Memphrémagog, dans la ville de Magog.

©(Photo gracieuseté - Musée de la nature et des sciences de Sherbrooke)

Petits trous forés en dessous de la pierre aviforme du lac Memphrémagog. Des traces d’ocre rouge dans les trous sont visibles.

©(Photo gracieuseté - Sylvie Delorme)

Une autre sculpture aviforme, fut découverte à Dansville, dans l’ouest de  l’État de New York, au sud du lac Ontario. Sa forme est non seulement pratiquement identique à celle d’ici, mais elle  apparaît être de la même sorte de pierre qui n’est pas locale.  On remarque aussi un trou à l’avant de la base. Elle date d’environ 5 500 ans avant aujourd’hui, et son usage très répandu aux États-Unis demeure inconnu.

Vu la similarité des aviformes de Magog et de celle de Dansville,  il est facile de présumer qu’elles représentent des auteurs de culture semblable dont une des caractéristiques était la construction de grands tertres funéraires souvent accompagnés, entre autres, d’une pierre aviforme.  De très nombreux spécimens ont été découverts, surtout aux États-Unis,  à l’est du Mississsippi.

Que peut-on conclure de ces découvertes?

Il y a eu dans l’environnement du lac Memphrémagog, voilà des milliers d’années, des cultures qui exploitaient des mines de métaux avec un percuteur de pierre. Ceux  d’une haute culture ont laissé une très belle œuvre d’art, soit une aviforme sculptée et polie. Dans les deux cas, les traces d’ocre rouge les rapprochent dans le temps et suggèrent une même tradition il y a de ça plus de 5 500 ans avant aujourd’hui,

Il est très déplorable que les vestiges du tertre de Magog furent dilapidés. Toutefois, à l’époque de 1910, les travailleurs de la voirie ont pu être affolés par la découverte de squelettes et ont pu s’en débarrasser et des autres artefacts dans la rivière tout à côté.  

Par contre, on peut reconnaître plusieurs anciennes buttes d’origine humaine dans la région, et qui ont servi de cimetières au 19e siècle. Une de celles-ci se trouve en plein centre du village de Mansonville, et elle fut occupée par le cimetière anglo-protestant. Selon le Dr Martin Byers, auteur de plusieurs livres sur les Mound Builders du Midwest américain, il n’est pas impossible que leur tradition de constructeurs de tertres se soit propagée  jusqu’au Québec.

On ne peut que souhaiter que nos archéologues se penchent sur ces vestiges. Dans un premier temps, l’usage d’un appareil radar à pénétration souterraine pourrait être très révélateur sur ce que ces tertres recèlent. Nous espérons aussi que les autorités municipales soient plus enclines à vérifier le potentiel archéologique de bâtiments anciens comme ce fut le cas pour la maison Merry. D’autre part, on a rapidement excavé le site de la maison Tourigny pour la construction d’un condominium et ce, sans autre considération.

De par son emplacement non loin du lac, ce carrefour aurait pu être un endroit de prédilection pour des peuples très anciens. Au cours de l’excavation du site, des ossements d’animaux, canidés,  castor, des pierres, dont potentiellement un percuteur, ont été découverts par Sylvie Delorme. D’ailleurs, le ministère de la Culture et des communications considère que cette découverte archéologique sera désormais considérée  comme étant une zone d’information archéologique (ZIA), l’ilot Tourigny étant situé devant les sites archéologiques BhFa-4 (Maison Merry et BhFa-2 (ointe Merry. Grâce à cesdécouvertes, ces sites sont maintenant reconnus comme ayant un potentiel archéologique historique par-dessus des sols préhistoriques.

En terminant, nous désirons exprimer nos remerciements à M. Serge Gauthier, conservateur du musée Nature Sciences de Sherbrooke, à M. Jean Alfred Renaud, géologue de Magog et à M. Fred Korman de Owl’s Head Development pour leur collaboration à la recherche.

 

Gérard Leduc, Potton

Sylvie Delorme, Orford

Décembre 2016