Retour sur un voyage en Afrique
Tous ceux à qui je parlais de mon projet d’aller seule faire du vélo en Afrique de l’Ouest trouvaient mon idée farfelue. En fait, moi je la trouvais tout simplement géniale. Après mes multiples voyages en cyclotourisme un peu partout dans le monde, en solo ou à 2, je me sentais prête pour l’Afrique. Mais, est-ce que l’Afrique serait prête pour moi???
Une question quand même pertinente, compte tenu de l’état des routes incertain, du risque de se faire piller sur les routes et du fait que je serais en pleine saison des pluies. On a tenté vainement de me faire changer d’idées ou de style de voyage et je suis bien contente d’avoir tenu mon bout.
Par contre, je dois dire que les Africains aussi me trouvaient assez extra-terrestre et ne comprenaient pas tous quelle était ma quête. J’imagine qu’ils ne pouvaient pas spontanément concevoir qu’on ait envie de découvrir leur pays et ses habitants d’une façon si exigeante. Considérant que pour eux le vélo représente le moyen de transport des pauvres.
Alors, bravant la chaleur, la pluie et de multiples problèmes intestinaux j’ai pédalé près des 500 Km estimés initialement. C’est peu comparativement à mes expériences précédentes, mais quand on veut aussi rencontrer des gens et visiter des projets humanitaires, c’est entièrement satisfaisant. Par contre, les dits problèmes gastriques sont venus à bout de moi et j’ai dû me résoudre à accepter l’offre de me faire conduire de tout au nord du Bénin, juste après avoir passé la frontière burkinabé jusqu’au sud à Cotonou, la capitale économique. J’ai manqué la plus belle partie du Bénin, la région de l’Atakora au pied de la chaîne du même nom, cela aurait changé des routes sans dénivelé, mais la compagnie était bonne, le Directeur du parc W qui, ô coïncidence, fait un doctorat en environnement et gestion participative…comment refuser une telle offre, étant moi-même responsable d’un programme de Maîtrise en environnement!
Voyager à vélo est selon moi la meilleure façon de découvrir un pays et ses habitants. Et comme cette région de l’Afrique est très agricole et que j’étais en saison des pluies, les paysans étaient dans leurs champs avec leurs femmes et enfants, que j’ai eu la chance de croiser tout au long de la route. Ce sont les enfants qui me voyaient en premier et qui, hurlant, qui courant vers moi pour me saluer, qui criant « le blanc » dans tous leurs dialectes. Je me suis donc successivement fait appelée : Toubabou, Nassara, Yovo etc. Quand j’arrête on vient me saluer par dizaine pour serrer la main de la blanche en riant aux éclats, mais ils n’aiment pas les photos, cela leur fait peur, peut-être de perdre leur âme.
Et comme ils travaillent ces peuples de cultivateurs, en plein soleil courbés à partir des hanches. Pas difficile de comprendre pourquoi leur espérance de vie est la moitié de la nôtre.
Ils rêvent tous à différent degré d’un correspondant d’un pays riche car ils pensent que cela les aidera à avoir le visa et émigrer, parce que la télé leur montre tous les attraits des pays du Nord sans en montrer les inconvénients. Ils ne croient pas que nous avons des pauvres, des mendiants, ni des fous dans les rues qui parlent tout seul…
J’en ai appris un peu plus sur le mode de vie, la culture et les espérances de ces peuples fiers. Saviez-vous qu’au Bénin, il y aurait 52 langues nationales recensées dont environs 15 entièrement différentes et que la plupart des habitants en comprennent 3-4 et certains une quinzaine. Le Canada fait piètre figure avec ses 2 langues nationales que tous ne sont pas intéressés à apprendre!
Il y a aussi de beaux projets de collaboration entre le Québec et le Burkina et le Bénin. J’ai eu l’occasion d’en découvrir quelques-uns grâce à Oxfam Québec, le Club 2/3, la Fondation Paul Gérin-Lajoie et les Clercs de Saint-Viateurs, que je remercie sincèrement de leur temps et accueil.
On ne peut être indifférent à tous les besoins de ces pays « pauvres », mais également aux liens solidaires qui les unissent et à la volonté inébranlable de certains individus de s’en sortir et d’aider ses semblables à s’en sortir. Il y a de belles histoires de succès. Par exemple, celles de pauvres analphabètes de villages éloignés qui deviennent à force de volonté et d’opportunités (alphabétisation et autres) de devenir coordonnateur d’associations appuyées par des ONG québécoises. C’est beau de les voir, si confiants, et surtout si articulés (leur français et qualités oratoires feraient pâlir bien des universitaires de chez nous!) en train d’aider leurs frères à s’émanciper, sans prétentieux ni orgueil et de les imaginer, un jour pas si lointain, comme paysans ou pêcheurs ne connaissant rien du monde, des sciences ni du français! Cela me fait rêver en imaginant tout le potentiel non exploité qui dort dans les fonds des villages, des savanes et des huttes en boues séchées.
J’ai appris avec humilité qu’alphabétisation ne signifiait pas nécessairement apprendre le « français » langue officielle, mais bien apprendre à écrire sa propre langue, ce que je n’avais jamais réalisé. Car le premier pas consiste à maîtriser sa propre langue et culture pour pouvoir communiquer par écrit avec les compatriotes de son village et les commerçants. Lire et compter rend autonome et moins victime de vols ou de fraude. Car il peut être tentant de faire signer un document stipulant à la baisse le nombre de sacs de riz ou de sorgho achetés, quand le signataire ne sait pas lire.
J’ai été accueillie, gâtée, protégée, par des gens qui souvent avaient moins que rien. Que faire sinon accepter avec reconnaissance ce que la vie nous apporte et nous dire qu’à notre façon, un jour, nous leur redonnerons cet amour. Peut-être pas directement, mais comme nous formons une grande chaîne, un jour cela leur reviendra sans qu’ils sachent d’où ni comment.
Alors me voilà de retour, et j’ai malheureusement vite repris mes habitudes, mon rythme de vie un peu fou, le confort de ma résidence, mais avec une volonté de partager avec d’autres la joie de vivre et la profonde solidarité ressenties là-bas. Nous avons beaucoup à apprendre de l’Afrique et il n’est pas nécessaire d’aller aussi loin pour s’imprégner de ces qualités. Recherchons la présence de ces individus qui vivent à nos côtés pour apprendre à mieux les connaître. Comme Albert Jacquard, reconnaissons que notre richesse collective est faite de notre diversité. En m’inspirant d’une autre phrase de cet homme que j’admire beaucoup : vivons et faisons « l’éloge de la différence ». Et pas juste la différence culturelle, toutes les différences!
Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur ce voyage et mettre des images sur ces pays, vous êtes gracieusement invités par l’Échos et le Réseau d'échanges de connaissances, le lundi 6 Novembre vers 18 h 30 à la salle communautaire du Loblaw’s de Magog. J’y ferai une présentation de ce voyage, un peu sportif, beaucoup humain, et je tenterai de répondre à vos questions.
Bénédicte Therien,
Sainte-Catherine-de-Hatley